Ouvrir sa porte à ceux qui cherchent refuge devrait aller de soi.

Quand nos frères humains se noient dans la misère et la guerre avant que de périr en Méditerranée, comment rester bras ballants ? Cet élan, porté depuis toujours par les Églises, est pourtant plus complexe à faire vivre qu’il n’y paraît. Non seulement parce que le contexte de crise économique ne favorise pas la générosité, mais encore parce que le rapport à l’autre est travaillé par des pulsions de rejet. Plutôt que de se complaire dans des incantations naïves, qui ne parviennent pas à convaincre, hélas, il est préférable de regarder le problème en face. Quelques personnalités et théologiens protestants nous aident à explorer ce chemin d’escarpement.

Relisons ce que nous dicte le texte biblique : « Si un immigré vient séjourner avec vous dans votre pays, vous ne l’exploiterez pas. Vous traiterez l’immigré qui séjourne avec vous comme un autochtone d’entre vous ; tu l’aimeras comme toi-même, car vous avez été immigrés en Égypte. » (Lévitique 19,33-34).

Le pasteur et théologien Michel Bertrand souligne que nous devons accueillir l’autre sans condition, tout comme Dieu le fait pour chacun de nous. Cette exigence est très ancrée chez les protestants français pour des raisons historiques bien connues. « Parce qu’ils ont été victimes des persécutions, rappelle l’historien Patrick Cabanel, les huguenots sont restés sensibles au fait minoritaire ainsi qu’à la nécessité de recevoir les immigrés menacés dans leur pays. »

Surmonter les préjugés

Les institutions protestantes restent fidèles à cette tradition. « Face à la détresse des peuples d’Afrique, nous avons le devoir de réagir et d’accueillir, affirme avec énergie Jean-Arnold de Clermont, président du Service protestant de mission (Défap). À plusieurs reprises, nous avons alerté les pouvoirs publics sur le sort des migrants mais nous avons recueilli plus souvent l’indifférence polie plus que l’engagement. »

Pour autant, les lumières de l’histoire ne doivent pas masquer les ombres du présent. « Lorsque s’est tenu le synode de Nantes, en 1998, nous avons bien identifié qu’il existe plusieurs voies face aux mouvements migratoires, explique le théologien suisse Pierre Bühler. Celle de l’ouverture, proclamée, celle du repli sur soi qui, pour être plus discrète, n’en est pas moins présente au sein des communautés. »

Si l’on veut dépasser les réflexes de ce que le psychanalyste Daniel Sibony nomme la haine identitaire, un certain nombre de précautions doivent être prises. « Il est insupportable d’adopter une position de surplomb, d’agir comme si l’on était seul dépositaire du bien, de la morale, de la vérité, s’insurge Michel Bertrand. Les Églises doivent être solidaires de tous, entendre la parole de tous, et faire ensuite le travail d’apaisement qui, seul, permet la rencontre. Écouter les arguments de ceux qui préconisent la fermeture des frontières est une nécessité de principe autant qu’une manière de faire tomber la pression du débat. »

Pour nos concitoyens les plus fragiles, frappés par le chômage et différentes formes d’insécurités, la présence des immigrés fait peur – celle de perdre le peu que l’on possède. Ce sentiment peut générer des réflexes malveillants. « La sagesse populaire nous dit que la peur est mauvaise conseillère, observe Pierre Bühler. On peut partir de là pour surmonter les préjugés, réfléchir aux façons d’accueillir l’autre dans un esprit de confiance. »

Alors, il devient possible de poser les éléments fondamentaux qui concernent les migrants. D’abord avoir en tête que ceux qui partent sont les plus forts, à la fois physiquement et moralement, parce qu’ils font le pari qu’il peut exister, pour eux, une vie ailleurs. Mais ne pas perdre de vue non plus l’affirmation contraire : ce sont des êtres déstabilisés par une tragédie, qui perdent leurs repères. « Ils se déplacent avec leurs traumatismes et leurs angoisses, ajoute Pierre Bühler. Au lieu de les considérer comme une menace, il faut les entendre et se rendre compte que leur déracinement, leurs failles nous renvoient à nos propres pertes. Ainsi les migrants peuvent-ils apparaître plus nettement comme nos frères. »

Bien entendu, l’argument selon lequel notre pays, frappé par la crise économique, ne peut accueillir tous les migrants ne peut être balayé d’un geste. Mais de quoi s’agit-il ? « Personne n’a jamais dit que la France devait recevoir tout le monde, s’exclame Jean-Arnold de Clermont. Nous devons en revanche prendre la question migratoire à bras-le-corps. » Et garder à l’esprit l’écart considérable de richesse qui sépare notre pays (ou notre continent) et les pays d’Afrique ou du Proche-Orient, d’où viennent les réfugiés. Le rapport à la mondialisation, si douloureux pour beaucoup de citoyens européens, pourrait encore faire l’objet d’une réflexion commune. « Théologiquement, les protestants pourraient porter dans l’espace public une réflexion sur la notion de frontières, ajoute Pierre Bühler. Aujourd’hui, bâtir l’Union européenne comme une forteresse imprenable est aussi absurde qu’inefficace. »

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